Interview

Heusse & Gerard – Rennes : Jean-Laurent Heusse

Interview

Médecine. Elle voulait prévenir un cancer du sein : l’ablation annoncée par l’ctrice Angelina Jolie a fait sensation. En France, la tumeur est diagnostiquée chez 45 000 femmes chaque année. Rencontre avec le Dr Heusse, chirurgien plastique qui pratique la reconstruction mammaire avec des méthodes novatrices, sans prothèse ni séquelles.

A 10 ans, je voulais être Carl Lewis ! se souvient Jean-Laurent Heusse dans son bureau de la clinique La Sagesse, à Rennes. « Je l’ai vu aux jeux Olympiques de Los Angeles ; je me suis identifié à lui, l’athlétisme s’est imposé à moi. » A tout juste 39 ans, il a vécu jusqu’au bout son rêve de vitesse. Coureur de 400 mètres haies, trois fois champion de France, demi-finaliste aux championnats du monde à Séville en 1999, il a raté de peu la qualification pour les Jeux de Sydney en 2000.

« J’ai interrompu mes études de médecine pour me consacrer au sport de haut niveau. Une fois accompli en tant que sportif, j’ai raccroché et préparé le concours de l’internat. Reçu, j’ai choisi la chirurgie. Mon stage avec le Pr Lantieri, le top du top en matière de chirurgie reconstructrice, a confirmé cette vocation. » Vocation née de l’histoire familiale, une de ses grands-mères et une tante ayant été frappées par le cancer du sein.

Chaque année, 45 000 Françaises se voient diagnostiquer ce type de tumeur ; 15 000 subissent une ablation, et 5 000 bénéficient d’une reconstruction. Dans les deux tiers des cas, elle se pratique avec des prothèses en silicone, utilisées depuis le milieu des années 1960. L’opération est rapide, facile, avec un résultat immédiat et peu de cicatrices. Toutefois, l’affaire des prothèses PIP montre que ce geste chirurgical n’est pas sans conséquences. Certaines patientes refusent d’ailleurs ce corps étranger. Le Dr Heusse pointe l’inconvénient majeur de leur utilisation dans une reconstruction immédiate : « La patiente ne se voit pas amputée de son sein. Elle n’a pas le temps de faire son deuil de ce qu’elle a perdu. Du coup, le regard qu’elle pose sur elle-même est plus critique, plus exigeant. »

La reconstruction peut aussi se faire par greffe. Deux méthodes d’anastomose chirurgicale (implantation de tissus avec raccordement de vaisseaux sanguins) sont pratiquées depuis les années 1970-1980. « On reconstitue le sein en une seule fois, avec une vascularisation autonome. Cela lui permet de prendre même sur des tissus brûlés par la radiothérapie », indique le Dr Heusse. Le greffon n’est pas totalement détaché : on parle de “lambeau pédiculé”. Deux options s’offrent au chirurgien reconstructeur. « La technique du grand dorsal prélève une partie du muscle derrière l’épaule. On passe sous le bras pour transférer le lambeau vers l’avant. » Le principe est le même pour le Tram (Transverse Rectus Abdominis Myocutaneous), avec cette fois une partie du muscle transverse abdominal. Le lambeau passe du bas-ventre à la poitrine à travers un tunnel sous-cutané. «On l’utilise quand on ne veut pas prendre le risque d’échouer, chez une patiente âgée ou avec une nécrose importante des tissus », explique le Dr Heusse.

Mais ces deux méthodes laissent des séquelles. Des douleurs persistantes de l’épaule chez certaines patientes et une cicatrice visible pour le grand dorsal. Le Tram obère les perspectives de grossesse : affaiblie, la paroi abdominale nécessite souvent la pose d’une plaque de renfort pour éviter une hernie.

Quant à lui, Jean-Laurent Heusse utilise dans 80 % des cas des techniques de lipostructuration. Il n’y a alors pas de prélèvement de muscle, seule la graisse est utilisée. Le Diep (Deep Inferior Epigastric Perforator), auquel il a consacré sa thèse de doctorat, est une version évoluée du Tram pratiquée  en France depuis 2006. On ouvre le muscle grand droit comme un livre pour disséquer les vaisseaux qui irriguent la peau et la graisse. On détache complètement un lambeau graisseux avec un vaisseau nourricier. Il est implanté au niveau de la poitrine, et branché au microscope sur le vaisseau mammaire, sous le cartilage du sternum. L’opération connaît un taux d’échec d’environ 5% : les vaisseaux utilisés étant très fins, la vascularisation peut ne pas se rétablir et entraîner une nécrose.

« La différence majeure entre Tram et Diep est dans les suites opératoires, résume le Dr Heusse. La durée d’hospitalisation est réduite. Il n’y a aucune douleur, ni au niveau du site de prélèvement, ni au niveau thoracique. Les patientes en sont les premières étonnées ! L’activité physique et les enfants sont permis après six mois de stabilisation. »

L’intervention nécessite des compétences en microchirurgie, et dure plus longtemps. « Il faut tenir la distance, c’est très physique. Pour un ancien sportif, c’est un défi intéressant.» 

La seconde technique de lipostructuration qu’il pratique est le Brava : «C’est un matériel médical qui va préparer la zone à opérer. Cette reconstruction est assez surprenante. » La patiente porte avant et après l’opération une paire de cloches en plastique rigide bordées de silicone. Reliées par de petits tuyaux à une pompe à vide, elles s’utilisent avec un soutien-gorge spécial. « Le problème numéro un est l’irradiation du site receveur. Brava résout à la fois le problème du manque de peau et celui de la vascularisation. L’effet de succion crée un “sein oedème” et un circuit lymphatique, détaille le Dr Heusse. Les nerfs accompagnent la peau, la sensibilité est là. L’aspiration décolle les espaces, où l’on va injecter par technique chirurgicale de la graisse prélevée par lipoaspiration. »

La méthode est progressive. La patiente, impliquée et active, travaille en équipe avec son chirurgien. Une infirmière spécialisée l’assiste par téléphone. Petit à petit, la patiente se reconstruit, physiquement et moralement. « Le sein se forme au fur et à mesure des injections. On procède par étapes : c’est comme bâtir une pyramide. On injecte des spaghettis de graisse, c’est de plus en plus facile au fil des interventions. On part de zéro pour aller vers un résultat positif, gratifiant pour la patiente. » Le Dr Heusse s’aide parfois d’un “lambeau abdominal d’avancement”, tirant la peau vers le haut pour créer un pli sous le sein à reconstituer avant de procéder aux injections. La graisse est prélevée sur le corps de la patiente. C’est en quelque sorte du recyclage de cellulite ! Le bénéfice de l’opération est double : « C’est très émouvant de voir la patiente prendre contact avec son nouveau sein. Et elle découvre sa silhouette, transformée par la lipoaspiration. La maladie est derrière elle, elle est à nouveau femme, et encore plus femme. »

Après l’empathie avec ses patientes, on sent percer chez le Dr Heusse l’esprit de compétition du sportif de haut niveau : « L’idéal serait la lipostructure en une seule étape !»

D’ailleurs, le sportif n’est jamais bien loin. Il milite pour une pratique sportive de toutes les femmes, malades ou non, insistant sur l’importance de l’activité physique dans la prévention ou l’accompagnement du cancer. Jean-Laurent Heusse s’investit dans le projet de Dragon Boat (une embarcation qui accueille 20 pagayeuses, une barreuse et une joueuse de tambour qui marque le rythme) lancé par Valérie Rollo, sa première patiente Brava. Après avoir « galéré » dans leur lutte contre la maladie et pour retrouver leur corps d’ « avant », elles vont ramer pour le plaisir…